Accueil

     
Mardi 25 octobre 2005

Ce texte a été écrit au profit de Festipaix, premier festival pour la paix organisé au Pays Basques. Pour consulter les autres oeuvres proposées vous pouver cliquer sur le lien Bakea Baï.

 
 
 -  Dis, Papy, racontes encore comment c’était avant, la terre.
 
Julien se sentait bouleversé par le regard passionné, l’avidité de ses petits enfants. Certes, il se savait bon orateur mais, d’habitude, il déchaînait plutôt l’effarement, le dégoût lors de ses conférences sur la civilisation antérieure. Il faut dire que l’humanité avait décidé depuis bien longtemps de couper avec son passé, de le renier presque, tant celui-ci lui paraissait dément, inimaginable. Seuls quelques historiens passionnés comme lui ainsi que certains étudiants allaient encore fouiller dans « la maison du souvenir ». Lorsqu’il consacrait ses conférences à ce sujet ses auditeurs ressortaient de la salle songeurs et tentaient assez rapidement d’oublier ce qu’ils avaient entendu. Peur de la contamination peut-être ! Corentin et Juliette étaient les premiers à vraiment partager sa passion.
 
Historien dans l’âme, Julien consacrait sa vie à essayer de comprendre les origines de ce que l’on nommait « la grande révolution des cœurs ». S’était-elle produite subitement ? Résultait-elle d’une lente évolution vers cette conscience qu’il qualifiait lui-même de « supérieure » ? Il y a encore quelques jours, il n’en savait rien. Un document, découvert « par hasard », l’avait poussé à s’interroger encore plus profondément et à ébaucher une nouvelle théorie concernant ce qui s’était réellement passé. Il se revoyait encore, fouillant dans cette bibliothèque des « écrits interdits »- sa source préférée. Récits de guerres, d’attentats, comptes-rendus de procès, appels à la manifestation… il trouvait là de quoi reconstituer la vie de cette civilisation disparue. D’abord surpris par ce qu’il lisait ou visualisait (quelques enregistrements des journaux télévisés de l’époque avaient en effet pu être sauvegardés) il en était arrivé à se sentir blasé devant ce déferlement de violences, colères, rébellions. Il essayait avec toutes ses connaissances de la psychologie humaine de trouver une explication à ces comportements, mais en vain. Ses rares collègues ne cherchaient plus à comprendre. Ils avaient posé une bonne fois pour toutes que l’homme avait été contaminé pendant de nombreuses générations par une maladie d’origine inconnue rendant l’être humain étranger à lui-même, bagarreur et inconscient. Jusqu’à ce qu’un médecin  découvre un remède miracle qui, administré à chacun, avait entraîné « la grande révolution des cœurs ».
Julien, intuitivement, penchait pour une autre version. Il pensait que cette révolution avait germé lentement dans la conscience de certains individus qui, petit à petit, à force d’obstination et de patience, avaient réussi à ouvrir les yeux de leurs contemporains. En combien de temps? Sur quelle base appuyer cette théorie ? Point d’interrogation, noir total… du moins jusqu’à la semaine dernière.
 
Ce jour-là, il avait eu la main heureuse en découvrant une série d’articles relatant l’assassinat d’un  certain Robert Calame. Un tollé général, une rude controverse étaient nés de la diffusion par ce dernier, via Internet, du texte suivant :
 
Il y a deux ou trois mois, j'ai vécu une expérience spirituelle très troublante: au cours de la nuit, j'ai eu la sensation que l'on "remplaçait" mon cerveau par "le cerveau de Dieu". Folie pensez-vous. Délire d’illuminé. J’aurai sans doute dit la même chose avant d’en faire l’expérience. Celle-ci semble difficile à relater mais je vais tout de même essayer de vous en parler. Peut-être avez-vous expérimenté cela vous-même:
Après m’être endormi, je me suis mis à rêver. Ce que je voyais, ce que je ressentais m'était étranger mais les émotions vives. Par moments je sortais du sommeil tout en continuant à voir des scènes se dérouler devant mes yeux. J'étais parfaitement conscient de tout, je me levais, allais boire...  et pourtant vivais sur un autre niveau conscience. La totalité de la vie, de l’humanité me semblait belle, juste. Même la perspective de la mort m'apparaissait joyeuse. Le monde et ses soubresauts devenaient une féerie ! Une œuvre d’art ! Un enchantement !
 Le lendemain, je me suis souvenu de tout mais l'émotion s’était envolée. Finie la paix que procure cette sensation de justice! Je redescendais sur terre, recommençais à réfléchir et plus rien ne paraissait simple. Comment penser sérieusement que les guerres, meurtres, morts pouvaient être quelque chose de beau et de juste? Franchement, je me félicitais de retrouver ma « jugeotte », d'être suffisamment équilibré pour ne pas partir dans le délire vers lequel aurait pu me conduire cette « vision ». Et, en même temps, je ne pouvais pas nier mon vécu. L’expérience de la nuit imprégnait la totalité de mes cellules. Alors, j’ai réfléchi. Beaucoup. Longtemps.
Aujourd'hui, j'ai l'impression de comprendre enfin. Ou du moins d'avoir un début d'explication. Tout est parti de la constatation suivante : à l'heure actuelle, beaucoup d'êtres humains ont besoin d'exemples, de guides, de suivre ceux dont le rayonnement leur inspire confiance, leur donne à rêver. En même temps, il y a un refus de l'autorité. Cela m'a fait penser aux adolescents qui veulent fuir papa-maman à tous prix mais ne peuvent s'assumer, ne savent pas où ils vont. Ils s’évadent alors dans - au mieux - l'admiration d'une ou de plusieurs idoles ou - au pire - les drogues, l'alcool, le sexe...  Même si cette période ne se vit pas forcément douloureusement, elle reste toujours délicate. Mais sans elle personne ne peut trouver son individualité, passer à l'état dit « adulte ». Je dirais plutôt s’approcher de cet état. Car, pour moi, devenir véritablement adulte c'est arriver à considérer chaque individu tel qu'il est, sans l'idéaliser ni le diaboliser; c'est être capable d'assumer qui l'on est tout en acceptant totalement l'autre dans sa propre réalité. Or, quel individu peut honnêtement se targuer de vivre cela ? En permanence bien sûr ! Pas moi en tous cas, même si je dirige toute mon énergie vers cet objectif.
Méditant ainsi sur l’esprit de révolte, je me suis aperçue que j'avais beaucoup avancé dans ma capacité d'autonomie grâce à ma rébellion. J'ai donc compris que ce passage, bien que ni très beau ni très évolué, s'avérait indispensable pour aboutir à l'étape suivante et apprendre à penser par soi-même.
De la même manière, j'ai compris que notre société vivait à travers ses spasmes cette adolescence permettant d'accéder à l'âge adulte; que notre monde dans son histoire reflétait l'évolution indispensable à accomplir afin d’aboutir à l'éveil, à la lumière. Ainsi, les guerres, bien qu'horribles, révoltantes même, nous amènent toujours finalement à grandir, à changer. Ne serait-ce que parce que les hommes se disent « plus jamais ça ». Je pense, j’espère du moins qu’un jour elles disparaîtront de la surface du globe. Mais pour cela, il nous faut peut-être encore évoluer afin de ne plus avoir besoin de la violence ni de la souffrance pour trouver notre voie, notre richesse et nous éveiller à la vraie vie. Passé un cap, la souffrance n'a plus lieu d'être. Il suffit de prendre conscience de l'inter action, de l'inter dépendance de chacun; d’être conscient de sa responsabilité en toute chose ou, plus exactement, du cadeau que peut représenter chaque événement, y compris le pire (aïe!!! Ça n’est pas facile!!!) ; de regarder chaque personne comme un maillon essentiel pour l’humanité, ni plus ni moins. Alors la souffrance n’est plus indispensable et la paix peut s’instaurer.
 
 
Comment un texte pareil avait-il pu entraîner une condamnation ? Il était évident pour Julien que son peuple devait la paix à cette maturité, à cette conscience de soi et de l’autre qui la caractérisait. Pourquoi avoir besoin d’autorité, d’exemples ? Aujourd’hui, chaque individu percevait son unicité, sa place dans l’univers. Chacun reconnaissait l’importance de l’autre. L’idée de hiérarchie n’existait plus. La pauvreté, la différence de niveau de vie avait disparu. La violence, l’envie de s’élever au-dessus de la masse n’effleuraient aucun esprit. Les capacités des uns et des autres étant repérées le plus tôt possible, chaque individu se trouvait reconnu, élevé dans son unicité et sa spécificité. Comment imaginer les révoltes déclenchées par ce texte ? Il semblait évident que, jusqu’à la fin de la« révolution des cœurs » le monde avait connu une constante évolution et que celle-ci était nécessaire ; qu’elle était passée par des âges « ingrats ». Comment expliquer que  Robert Calame ait pu être abattu d’un coups de pistolet? Oui, Julien avait dû s’interroger pendant de longues heures, faire de nombreuses recherches avant d’en arriver aux conclusions qu’il s’apprêtait à livrer à ses petits enfants et qui feraient peut-être la « Une » des journaux du lendemain.
 
-         Alors, Papy, racontes !
-         A cette époque, il semble que la terre ait été divisée en de nombreux pays dirigés politiquement par des chefs d’état et spirituellement par des religieux.
-         C’est quoi « des religieux » ?
-         Il s’agissait de personnes consacrant leur vie à Dieu, à répandre la parole de Dieu autour d’eux. Ils s’appuyaient pour cela sur des textes dits « révélés ». Un gros problème se posait cependant : chaque texte ayant donné le jour à une religion, chaque religion pensait détenir la vérité. Par conséquent les hommes se battaient pour imposer la suprématie de leur croyance.
-         On ne savait donc pas que Dieu n’attend de nous que deux choses : aimer et vivre en paix?
-         Si. Il semblerait que tous les textes parlaient de l’amour. Les hommes se battaient au nom de l’amour, au nom de Dieu.
-         Comment cela est-il possible ?
-         Ca, je n’ai pas encore compris.
-         Et c’est quoi un « chef politique » ?
-         C’était une personne chargée de gérer un pays afin que ses habitants puissent vivre heureux et en paix.
-         Et elle y arrivait ?
-         Malheureusement non. Il semblerait qu’il y ait eu beaucoup de misère, de révoltes.
-         Comment peut-on vivre dans la misère sur la terre ? Il y a pourtant de quoi produire de quoi nourrir et rendre heureux chacun ? Ce n’était pas le cas à cette époque ?
-         Je ne sais pas trop. Sur certaines des bandes visualisées, j’ai vu des personnes jetant ou brûlant des vivres et sur d’autres des gens mourir de faim. Il faut croire que l’on ne distribuait pas les victuailles en fonction des besoins. J’ai découvert que, d’une part il fallait « gagner sa vie » pour pouvoir acheter de la nourriture et d’autre part que les différents pays n’étaient pas égaux. Certains d’entre eux dominaient les autres. Il n’y avait pas de véritable partage. Certaines personnes gagnaient beaucoup d’argent  d’autres peu tout en travaillant autant. On pensait que certaines professions méritaient un salaire plus important que d’autres. Dans les pays riches la majeure partie des habitants vivait dans une certaine opulence. Dans les pays pauvres seule une minorité bénéficiait d’un niveau de vie correct.
-         Mais pourtant tout est important. En plus tout le monde n’est pas apte à faire la même chose. Il est injuste de pénaliser certaines personnes tout simplement parce qu’elles ne sont pas nées avec les mêmes capacités que d’autres ou alors au bon endroit.
-         Cela nous paraît évident. J’ai retrouvé des traces de pays ayant tenté de mettre en place un système dit « communiste » avec pour objectif  la mise en commun des biens, l’égalité des personnes. Mais cela a toujours tourné à la catastrophe.
-         Et qu’est-ce qui a permis d’opérer un changement pour aboutir à la paix que l’on connaît aujourd’hui ?
-         C’est une question que je me suis longtemps posée. Aujourd’hui je pense détenir un début d’explication. Il semblerait que Dieu ait envoyé tout au long de l’histoire des personnes spirituellement élevées, avec pour mission de faire évoluer les terriens. Elles étaient sensées délivrer un message et finissaient leur vie la plupart du temps de manière violente (condamnation à mort, meurtre…) afin de marquer de manière forte les consciences. Chacune apportait un enseignement correspondant à ce dont une partie de la population avait besoin ; à ce qu’elle pouvait comprendre. Après leur mort, on en faisait des héros et leurs propos prenaient soudain de l’importance. Enfin, on les écoutait. Il s’ensuivait une évolution des esprits. Certes le message était rarement totalement compris et respecté. Souvent même on le déformait afin qu’il serve les intérêts de quelques-uns. Mais chaque « envoyé divin » apportait une nouvelle avancée spirituelle de l’humanité. Jusqu’au jour où celle-ci fut prête à assumer sa propre divinité et à vivre en conscience. Ainsi est née notre civilisation.
-         Alors, la paix, c’est seulement une question de niveau de conscience, d’évolution ?
-         C’est du moins ce que je pense. C’est aussi une question de responsabilité et de respect face à la différence. D’acceptation. Et je me sens très reconnaissant envers nos ancêtres qui ont œuvrés afin que nous puissions en arriver là où nous en sommes aujourd’hui.
-         Oh oui ! Merci à eux !
 
 
 
 
 
 

 

 
 
Par Christelle Poncet - Publié dans : Expression artistique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus